L'appel du grand Nord

Publié le 16 Février 2012

 

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Il est parti, s'enfonçant dans ces terres silencieuses  et blanches et c'est l'écho de ce silence que j'entends désormais résonner à mon oreille. Ces grandes étendues sublimes où la civilisation se perd, le réconfortent, lui, le loup solitaire. Et il sait qu'il va rejoindre ses frères dont il entend déjà la plainte au loin. En avançant progressivement, pas à pas, il retrouve enfin la vie et l'oxygène qui lui manquaient tant. Cette fois-ci, il n'est pas venu seul, il part avec son fils aîné, Florent. Il veut lui faire découvrir ce qu'il aime le plus, ce qu'il a découvert un jour lors de ses nombreuses expéditions. Moi, je le sais, je n'irai jamais là-bas, mais j'attends qu'il revienne un peu vers moi pour me conter cette dernière aventure. C'est un peu de mon coeur qui est parti. Alors, malgré la tristesse qui m'envahie, je l'imagine dans ce lointain pays et je m'abandandone aisément à mon esprit rêveur...

 

A l'aube, alors que le soleil pointe à peine et si timidement ses doux rayons lumineux qui ne nous réchauffent nullement,  je me réveille. J'ai une pensée pour elle, celle qui me manque tant. Que fait-elle à cette heure? Elle m'est si précieuse. Je ne conçois plus cette vie sans elle, désormais. Seulement, la vie nous sépare pour le moment. Je me contente alors de cette douce pensée. Je m'étire un instant et baîlle longuement. Il est temps de réveiller mon fils. Je me faufile en dehors du lit dans la froideur de la chambre. Je dois être fou, mais cette froideur me ravit. Mes pieds complètement nus sur le plancher, je sors aller chercher Florent. Mon cher petit, comme je l'appelle si affectueusement malgré son âge,  dort encore d'un profond sommeil. Je le regarde quelques secondes à peine, dormir. Lui, il a une vie heureuse. Dans son sommeil, il sourit et semble serein. Ses paupières bougent lentement dans un va-et-vient lanscinant. Il n'est pas du tout comme moi. J'ai le sommeil vraiment léger et toujours hanté de cauchemars. Dormir n'est pas ce que j'aime le plus faire. Mais, il faut bien dormir sinon... Vous imaginez-vous une vie sans dormir? La planète serait peuplée de zombies. Rire: ce ne serait pas de tout repos!

Je secoue doucement mon fils. J'entend alors un faible grognement qui me fait à mon tour sourire. Cela me fait du bien. Mais, quel paresseux !! . Je n'hésite pas à le secouer une deuxième fois pour le réveiller définitivement, d'une manière beaucoup plus énergique. La marmotte doit vraiment se réveiller, sinon, je partirai seul. J'en ais besoin. Cruellement besoin... Depuis que je sais que le contact est temporairement coupé avec elle, je me sens tellement abattu. Mon coeur en est déchiré. Il faut que je m'éloigne... Juste un peu. Pour m'apaiser. Florent ouvre enfin ses yeux, encore tout ensommeillés. Il se frotte machinalement les paupières. Visiblement, ce n'est pas son heure. Il râle.

 

- Si tu veux venir avec moi voir les loups, c'est maintenant ou jamais. Je descends préparer le petit-déj'. Je t'attends en bas. D'accord?

 

- Ouais j'arrive, M'pa.

 

Le laissant émerger, je descends comme convenu. En bas, le feu dans la cheminée à l'air complètement éteint. Le froid me fait frissonner. Cependant, cela ne me perturbe pas. Seulement, pour ne pas qu'on prenne un petit-déjeuner emmitouflés comme des ours, car je pense avant tout au bien-être de mon fils, je me dirige tout droit vers l'âtre. J'ai tout de même de la chance. Il reste un peu de braises encore chaudes et rouges. Alors, je les réactive juste un peu avant de remettre une bonne bûche. Presque aussitôt, la cheminée commence doucement à ronronner d'aise. Le feu se met à crépiter, joyeux de renaître enfin. Une douce chaleur commence à envahir la pièce et venir me lécher doucement le visage, comme une caresse de femme. J'aime beaucoup cette sensation sur ma peau.  C'est trés agréable. En regardant les flammes danser à travers la vitre, je sens une nostalgie profonde m'envahir à nouveau. Je ne peux m'empêcher de  penser encore à elle... Mais que fait-elle donc, à cette heure-ci de la journée? Avec le décalage horaire, il faut d'abord que je me fasse vite fait un petit calcul dans la tête pour mieux imaginer ce qu'elle est susceptible de faire. Il est presque midi en France. Je l'imagine en train de faire la cuisine, les joues un peu roses à cause des vapeurs lorsqu'elle se penche au-dessus de la casserole pour sentir le délicat arôme qui s'en dégage. Elle aime j'en suis certain faire cela. Je ne la vois pas avec un tablier pour ne pas se tâcher comme toute bonne ménagère qu'on aime à se représenter. Non elle, elle se contente d'être vêtue comme elle aime. Elle doit probablement porter un de ses jeans où elle se sent si à l'aise dedans. Elle n'est pas du genre à jouer les femmes d'intérieur. Mais, ce qu'elle fait c'est toujours avec son coeur. Oui, j'en suis certain...  En rêvant de cela j'en oublie complètement de préparer le premier repas du matin. Florent est descendu, en silence. Je ne l'ai même pas vu arriver.  Il me regarde un bon moment ... Puis, gentiment, rompe le silence.

 

- Hummm, M'pa!! Tu veux que je t'aide à faire quelque chose?

 

Je fais un bond, réellement surpris. La question n'est pas anodine, il a remarqué que la table n'est pas mise. Elle est complètement vide et, il  m'a bien vu rêvasser. Mais il n'en touche pas un mot, pourtant.

 

- Si tu veux, oui ...

 

- Qu'est-ce tu manges les matins?

 

- Regarde dans le frigo et prend-moi un oeuf et un fruit.

 

-Ok.

 

- Pour toi, y'a un paquet de céréales dans le placard juste à coté et du cacao. Le lait, va le chercher dans la caisse là-bas. çà te va?

 

- Ouais, c'est bon.

 

J'avais bel et bien fini de rêver d'elle.  Je la chassai momentanément de mon esprit, comme toujours, à regret. Florent s'agitait tout autour de moi. Il m'avait sorti ce que je lui avais demandé et avait mis le tout sur le plan de travail de la cuisine. J'eus juste à prendre un couteau et un verre. Je cassai alors l'oeuf dont le contenu se répartit d'une manière flasque à l'intérieur du verre transparent et je me mis ensuite à éplucher le fruit.  C'était une goyave. Un fruit dont je rafolais.  Puis, je me dirigeai vers la table pour être avec mon fils.

 

- Tu vas manger que çà? , fit Florent, d'un air bizarre.  

 

- Oui, pourquoi?

 

- Un oeuf comme çà le matin, c'est dégueu.

 

- T'inquiète, je sais ce que je fais et je gère.

 

Je regardai mon fils un instant et me mit une nouvelle fois à sourire. S'il s'avait !! .... Lors de mes nombreux voyages, j'ai mangé bien pire que çà.  Manger par exemple de la viande crue. Il fallait s'adapter aux coutumes locales et cela n'était pas mince affaire, à chaque fois. Mais, je n'en garde pas de mauvais souvenirs, bien au contraire. Tous mes voyages ont apporté quelque chose à ma vie. J'ai mes attaches par-ci par-là. J'ai fait de belles rencontres que je ne pourrai jamais oublier et qui sont gravées en moi, jusqu'à la fin de ma vie. Je pense alors à mon ami Cheikna, en Afrique. Il est comme un frère pour moi. D'ailleurs, je le suis devenu par la force des choses. Sa famille m'a accepté tel quel, moi le blanc. Je l'ai encore plus ressenti lors de la mort de Amadou, le père de Cheikna. Moi, le blanc, je me suis retrouvé aux funérailles. Je n'ai pas pleuré une seule larme comme le veut là-bas la tradition. J'ai lu devant tous l'oraison funèbre avec le coeur serré, considéré alors comme le frère aîné. Et j'ai parcouru des kilomètres pour me retrouver en pleine cambrousse à parler, dans le village natal du défunt, mon père de coeur. Une expérience que je ne pourrai jamais oublier. Là-bas, je suis noir.  Je pourrai vous encore de toutes les autres rencontres que j'ai faites au cours de ma vie passé, cependant, je n'en ai pas l'envie. La plus belle rencontre de toutes par contre, c'est elle, si loin de moi, mon oxygène...  Mais, il ne faut pas que je pense à elle maintenant, sinon, je ne pourrai encore m'éloigner d'elle, ne serait-ce qu'un instant. 

 

Florent est attablé et s'est versé des céréales dans un bol de lait chaud et fumant avec du cacao. C'est un vrai goinfre le matin. Mais, je suis heureux, je préfère le voir ainsi. Mange, mon petit. Prend des forces, vu ce qui nous attend. Moi, je me contente d'ingurgiter d'un seul coup le contenu de mon verre puis de croquer dans ma goyage. Je mange peu en général le matin, une habitude. Un silence s'est installé entre moi et Florent, rompu seulement par le bruit de nos mâchouillements. Ce silence me pèse aujourd'hui. Je préfèrerais parler avec mon fils. Mais je n'ose briser cette quiétude, de peur que ce ne soit alors qu'un rêve.

 

Le feu continue son ronronnement joyeux comme un chat qui ronronnerait bien au chaud dans son panier en osier. Ce bruit a vraiment le don de m'apaiser. Cela me rappelle tellement de choses. Je suis souvent parti seul, en forêt, comme un ermite. Et la solitude près d'un bon feu qui crépite sous le ciel étoilé, dans la fraîcheur de la forêt, la nuit, était un idéal pour moi lorsque je sentais la tristesse m'envahir ou un besoin simple de me retrouver. Désormais ma vie commence à changer. Mon fils va m'accompagner dans cette aventure du Grand Nord et, je l'ai rencontré, elle, mon rayon de soleil... J'aurais aimé qu'elle soit là aussi avec nous, mais je sais que c'est impossible. Et, cette aventure lui plairait-elle? Elle qui aime voyager à sa façon. Je chasse de nouveau cette pensée qui me rend triste. Je ne veux pas gâcher le bonheur que j'ai d'être avec mon fils. Je rompe enfin le silence...

 

- Tu as bientôt fini, lui demandais-je? tout en allant mettre mon verre dans l'évier et le reste de mon fruit à la poubelle.

 

- Heu.... Oui, répondit Florent d'un ton un peu mou.

 

- Tant mieux, car nous partons dans vingt minutes, déclarais-je, d'un ton vif et rapide, telle une tornade en action. Les sacs sont prêts. Il ne nous reste plus qu'à prendre une bonne douche et on s'en va. Je vais me doucher. Alors, dépêche-toi!

 

- Ok, M'pa....

 

Il me fallait peu de temps pour me préparer en général. L'habitude de partir en expédition, sans doute. Mais je fus tout de même surpris par la rapidité de Florent à se préparer. Il rattrapa son retard en deux temps trois mouvements. Cela nous permit donc de partir comme prévu, vingt minutes plus tard.  L'aventure allait commencer...

Je regardai un instant ce que j'appelais ma tanière, ma maison canadienne comme si je la voyais pour la dernière fois. Sa douce chaleur était désormais perdue. Le froid au dehors commençait à nous envahir, à prendre nos membres, malgré les vêtements chauds que nous portions tous les deux. C'était vraiment saisissant. Florent semblait ne pas avoir de peine à le subir. Ce fut-là encore pour moi une surprise. Me ressemblait-il un peu au fond? Difficile à dire pour moi qui ne l'avais pas élevé. Je le découvrais désormais au fil des jours. Mais revenons-en à ce froid, au dehors. Il était nettement plus intense qu'en France mais plus sec. Tout était si différent au Canada, d'ailleurs. Pour s'habiller, il fallait connaître les bonnes techniques pour ne pas mourir complètement gelé. Je l'avais trés vite appris lors de mes expéditions passées.

Par exemple, pour partir en randonnée et conduir un traîneau tiré par des chiens, il est plus sûr de prendre le sytème de multicouches qui est plus adapté pour se protéger selon les diverses conditions à supporter ( terrain, vent, grand froid). On met ou on enlève des vêtements selon en effet les conditions rencontrées. Mais ce sytème n'est pas idéal lorsque l'on part en raquettes. J'avoue que j'aime cette façon de marcher. Trés sportive... Moi qui suis vraiment pour la pratique du sport. J'aime beaucoup mettre mon corps à rude épreuve pour voir où son mes propres limites. Ce n'est que lorsque mon corps me fait vraiment trop mal que je m'arrête. Alors, je ressens une quiétude apaisante dans mon corps et dans mon esprit. Cela me libère...

 

 

 

 

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                                                              (  Natashquan  )

 

 

 

280px-Les_Galets_de_Natashquan.jpgDe suite, avec Florent, nous partons prendre du ravitaillement nécessaire dans le village de Natashquan  avant le Grand Nord.  Natashquan est un petit village composé de quelques  belles maisons en bois peintes de toutes les couleurs, un pont qui enjambe la rivière, une vieille église blanc cassé, une école, deux cafés qui ouvrent en alternance, la mairie qui fait aussi office de commissariat, de bureau de poste, de tribunal, de bibliothèque, de station de radio. Ce sera notre dernier point de repère avec la civilisation. Je prévois en effet quelques jours paisibles au milieu de nulle part. Mon fils ne sait pas encore ce qui l'attend.  A Natashquan, il fait froid. Une température de - 24° c. Nous y restons une soirée et une matinée. Mais cela ne nous empêche pas de pêcher, une pratique trés répandue au Canada, même lorsque les lacs sont gelés. On doit bien évidemment percer la glace avec une tarière ( une sorte de tire-bouchon géant ) , pour faire un trou afin d'arriver à accéder à l'eau et espérer capturer du poisson. Ce qui n'est pas simple puisque la glace est trés épaisse. Seulement, on y trouve notre plaisir et je sens que Florent a adoré cette petite partie de pêche avec moi. Il a le sourire aux lèvres. Je suis trés heureux de partager cela avec lui. C'est un moment vraiment unique.  Au canada cette façon de pêcher s'appelle "la pêche au trou".

 

Les loups sont déjà dans les parrages. Hier au soir, nous avons pu observer une petite meute autour de notre cabane en bois. Florent n'a rien dit, il a observé, l'air en apparence serein mais j'ai senti sa profonde inquiétude. Cependant, je suis fier de sa réaction. Il se rapproche progessivement de la réalité du Grand Nord.  Demain, nous partons enfin... J'ai prévu une longue randonnée. Mais, là, le soir va bientôt tomber, je sens que Florent est réellement fatigué. Mais, il a des étoiles plein les yeux et la tête remplie déjà de beaux souvenirs à raconter plus tard. Je suis heureux de le voir ainsi. Mais bizarrement, un peu triste aussi.  A penser encore à elle...

 

5442405_3f8ab3f341_m.jpgEmmitouflés comme des ours, nous rentrons à la cabane. Tout de suite, l'atmosphère plus chaleureuse envahit nos membres gourds. Ceux-ci semblent dès lors nous brûler un peu. C'est une drôle de sensation. A peine rentré et suivi de près par mon fils, je me dirige vers le poêle à bois et me charge de le réactiver. En peu de temps qu'il n'en faut, ce dernier se met à vibrer et à craquer joyeusement, rompant ainsi le silence établi entre les murs. On se déshabille bien vite et nous étendons chacun nos vêtements humides sur des chaises. Ainsi, ils sècheront bien plus vite.

 

Florent s'écroule sur son lit. Je me mets soudain à rire. A ces jeunes, çà ne tient pas encore la route !!   Fatigués avant l'âge. Mais, je le laisse se reposer un peu. Je vais en attendant jouer à la maman, faute d'avoir une compagnie féminine et m'activer aux fourneaux.

                                                                                                                                                     (une tarière)

 

Au menu !!!  ..... Poissons frais de notre superbe prise de toute à l'heure. Je suis un spécialiste pour cuisiner le poisson. Un vrai chef - cordon bleu si je puis dire, sans trop me vanter. Bien vite, mes poissons se retrouvent dénudés de leurs arrêtes et commencent à frire gentillement dans une poêle. Ils frétillent comme s'ils reprenaient vie. Leur fumet agréable parfume délicatement toute la pièce et arrive jusqu'à mon petit dormeur. Ses narines n'y restent d'ailleurs pas insensibles. Il commence à remuer son nez et finalement ouvre les paupières, par curiosité. Il regarde dans ma direction, d'un oeil intéressé et gourmand. Je fais bien évidemment semblant de ne pas avoir vu ce revirement de situation et son envie soudaine de manger...

Je finis de préparer mes poissons et entre temps, j'ai épluché quelques patates douces que j'ai fait revenir et dorer dans une seconde poêle.

 

- A table!!!! , annonçais-je finalement.

 

Oh que çà donne vraiment faim. J'ai mon estomac qui commence à gargouiller devant toutes ses bonnes odeurs de cuisine et mes narines palpitent joyeusement. Nous allons faire un vériatble festin. J'arrête enfin la cuisson. J'ai terminé. Il est temps de s'attabler. En deux temps trois mouvements, je campe les couverts et je pose le repas. Je me retourne vers mon dormeur éveillé qui a tôt fait de se mettre debout et qui déjà se déplace rapidement vers la table à manger. Quel gourmand celui-là !! Nous prenons alors place tous les deux l'un en face de l'autre. On est installé sur une petite table en chêne trés solide. Et nous entamons notre fameux festin. Cette fois-ci nos langues se délient tout en mangeant. Florent me reparle de la partie de pêche. On rie encore de notre façon de briser la glace avec la tarière, du poisson-farceur qui ne voulait pas se laisser prendre et qui retombait sans cesse dans l'eau qui giclait sur nous. On reparle de l'eau extrêmement gelée. Finalement, de notre belle prise: un beau brochet et une truite tout aussi magnifique. On avait vraiment de quoi se régaler. On est encore fier à cet instant de la fin de journée de ce que nous avons accomplit. Cela se lit dans nos yeux. Nous avons l'air fatigué, mais nous avons le sourire aux lèvres.  Je sens que le moment d'aller nous coucher approche. Nous en avons besoin l'un et l'autre, mais nous retardons volontairement l'échéance. Au fil de la conversation, on se met tout de même à baîller et avoir avoir les yeux qui nous picotent. Je décide alors en père de clore la soirée.

 

- Tu devrais filer au lit, tu sais. Demain, sinon, tu seras trop fatigué pour reprendre la route.

 

- Ouais, tu as peut-être raison M'pa. J'te laisse alors.

 

Et Florent me laisse en effet là, planté, mais avec la table à débarrasser et la vaisselle à faire. Pour cette fois, je ne lui en tiens pas rigueur, je sais combien il doit vraiment être fatigué. Moi, j'ai l'habitude...

Le silence retombe d'un coup dans la pièce, pesant. Je débarrasse machinalement les couverts sales puis les deux poêles. Il ne reste rien de mon repas si ce n'est des miettes éparses. Je fais les allées et venues vers l'évier qui se charge bien vite.  Allez, encore un effort et je pourrai à mon tour me reposer. Je bouche l'évier et déverse de l'eau chaude. Je fais couler quelques gouttes de liquide vaisselle et j'attaque ma tâche, sans rechigner. De toute façon, à qui pourrais-je me plaindre? Je suis bel et bien tout seul dans cette pièce. En lavant ma vaisselle, je regarde un peu par la fenêtre face à moi. La vitre est pleine de buée. Le vent semble souffler au dehors...  La température a dû encore baisser à cette heure-ci. Soudain, j'aperçois un loup. Je ne pouvais d'ailleurs pas le louper vue la couleur extrêmement noire de son pelage dans l'étendue blanche qui s'offrait à moi. Il sembla m'apercevoir également de son regard fixe comme des phares étincelants dans la nuit.  Un instant, il resta immobile devant mes yeux admirateurs. Puis, il se mit à hurler sa plainte sauvage et s'en alla d'un pas tranquille. Les loups étaient sur le territoire déjà et ils nous le faisaient savoir, à leur manière.  Mais je n'en avais à cette pensée aucune crainte. J'aimais les loups alors que d'autres les craignaient.  J'avais l'impression parfois même d'être comme eux avec toujours cette envie profonde de errer là où la civilisation se faisait rare. Le loup pourtant parti, je continuai à scruter la nuit au dehors. Le ciel était parsemé d'étoiles. Mais pour le moment il était d'une clarté sans faille. Seulement, cette présence étoilée me confirmait la température du dehors. La baisse était certaine. J'en oubliai ma vaisselle. Pris dans ma rêverie. Je me sentais plâner. Soudain, un craquement, probablement du plancher du sol de la pièce me tira de ma douce torpeur. Je réalisai alors que mes mains trempaient toujours dans l'eau de la vaisselle qui avait nettement refroidi. Je bougonnai contre moi-même.  Combien de temps avais-je perdu ainsi à rêvasser? 

 

Florent dormait profondément. Ce qui était normal vu ce qu'il avait vécu durant la journée. Je remis un peu d'eau chaude dans l'évier et terminai machinalement la vaisselle. Le silence de la nuit commençait à m'envahir. Mon loup curieux était parti, me laissant rêveur et le temps s'était arrêté.

 

De l'autre côté de l'océan, je me morphonds. L'absence de Stéphane me pèse. J'ai peine à imaginer son quotidien là-bas, dans le Grand Nord. Je suis partagée entre rêve et réalité. Ma réalité me semble morne en pensant à ce qu'il vit. Parfois, je m'imagine être à ses côtés et oser enfin des aventures incroyables. Je me vois dans sa tanière, je ne sais pourquoi toujours près de lui, emmitouflée dans une peau d'ours par exemple et près du feu. La chaleur du feu fait rosir délicatement mes joues et j'ai mon regard entièrement plongé dans les yeux de Stéphane. Aspect romantique de l'instant. Stéphane a un geste de tendresse envers moi. Il me caresse le visage puis m'embrasse. Son baiser est passionné et je ne veux pas qu'il se termine. Je m'y plonge entièrement jusqu'à presque l'asphyxie. J'aime à m'imaginer cet instant de bonheur simple. Mais, la réalité me rattrape bien vite. Je suis affalée dans un fauteuil en cuir rouge, la tête bien calée et je m'évade entre les lignes d'un bouquin. Mon évasion se résume à cela et au fond, je sais que cela me rassure. Je souffre depuis longtemps d'une peur incrôlée de l'inconnu, des voyages non-organisés, et j'en passe. Peur surement due à une enfance trop cocooning, enfermée dans les délires d'une mère trop possessive. Cette peur est liée bien souvent aux déplacements et aux transports. C'est une peur panique. Mais, en pensant à Stéphane, bien souvent, j'aimerais qu'il me prenne par la main et m'apprenne à ne plus avoir peur. 

 

 

 

Rédigé par Laëtitia

Publié dans #Récit

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Mony 22/02/2012 13:25

Coucou Laetitia,
Tu le sais, je te l'ai déjà écrit, je ne suis pas une grande fan de poésie, c'est pourquoi, bien que je lise chacune de tes publications, j'interviens peu...Mais là !!!! Que dire ? Sublime.
D'accord avec David..
Mony

Laëtitia 01/03/2012 14:38



Je suis touchée que tu aimes, surtout toi qui a fait déjà tellement de publications de romans. Moi, je suis novice, de ce côté... Bises. Laeti



David 21/02/2012 16:36

Il va être difficile pour toi de ne pas reconnaitre tes talents de romancière après un texte d'une telle beauté et au style magnifique.

Laëtitia 29/02/2012 14:23



Tu me connais, j'aurai toujours du mal à l'admettre malgré tout...