A quand tu veux…

Publié le 18 Mai 2012

J’imagine la rencontre. J’ai les mains moites. Je tremble un peu, je crois. Je croise son regard et tout de suite mes joues s’empourprent, comme en feu. Je sens en moi remonter la timidité de mes quinze ans et en même temps, j’ai cette impression d’être amoureuse pour la première fois. Pourtant, j’en ai vu passer des hommes dans ma vie et je suis mère maintenant, mais, lui… c’est différent. Il me bouleverse. J’ai le cœur en émoi. Il bat la chamade et tambourine à m’en faire mal au-dedans de ma poitrine. Je suffoque semble-t-il. Alors, je m’accroche à son regard, encore. Je le dévore et je ne peux plus m’en passer.  Il m’a fait cette promesse qu’un jour on se verrait et là, le jour est arrivé. En pleine séance de dédicaces, il est là, planté devant moi, un large sourire aux lèvres et il me regarde de ses yeux bruns aux reflets verts. Il a l’air aussi intimidé que moi, mais il tente de le cacher tout de même. Son éternelle carapace. Ses yeux brillent, j’en suis certaine. Les miens doivent être dans le même état. J’essaye de me contenir. J’essaye tant bien que mal de reprendre un peu d’assurance, en vain. Sa présence me bouleverse totalement et je ne me sens plus moi-même ou du moins le suis-je trop. J’ai trop attendu cette rencontre. Je l’ai tellement imaginé. Imaginer chaque scène mais là, c’est bien réel et je ne maîtrise plus rien. J’ai encore une impression, celle de ne plus être là ou alors que c’est irréel. On est seul. Y’avait foule. Un brouhaha informe et impossible. C’est le silence, soudain. Y’a plus personne. Et on entend juste le tintamarre de nos deux cœurs. C’est fou comme ils cognent fort. Personne n’entend ? Je vais bafouiller, je le sens. Je triture mon stylo, nerveusement. Je baisse les yeux. J’attends qu’il parle. Mais il ne dit rien. Il me regarde toujours, je le sens bien. Je fais semblant machinalement de remettre en place mes bouquins, comme çà pour juste faire quelque chose. C’est là qu’il ose me toucher la main, comme pour m’arrêter et me dire :

« Tu sais qui je suis ; fais pas semblant. C’est moi, Stéphane. »

Le contact de sa main me fait frissonner. Comme si j’avais froid soudain, mais ce n’était pas le cas. Il fait une chaleur à crever dans la salle. D’ailleurs, on a tous eu le droit à notre bouteille d’eau en plastique de Vittel, nous les auteurs. On nous bichonne. Ma bouteille est à moitié vide, là à côté de moi, par terre, à mes pieds. Stéphane a parlé. J’suis toujours troublée mais je commence à m’habituer à sa présence comme la première que j’ai entendu sa voix au téléphone. Je savais pas quoi dire, quoi faire. Je l’avais vouvoyé, par pudeur stupide sans doute car je crevais d’envie de le tutoyer mais, j’ai mis ma réserve, là, comme une distance de protection entre nous. Cela me mettait plus à l’aise. 

J’ose regarder à nouveau Stéphane. Le monde reprend vie autour de nous et avec lui, le brouhaha insupportable de la foule, les lecteurs qui se pressent dans la salle, à l’affût de la bonne affaire, du livre qu’ils dévoreront en silence chez eux comme des cannibales. Cela me fait sourire finalement. Cette cohue me rassure car au fond toutes ces personnes ont au moins un point en commun avec moi. Ils aiment lire et je me sens bien dans ce monde. Quelqu’un s’approche de moi, derrière Stéphane. Une femme. L’air intéressé par mes bouquins. Elle se rapproche encore. Stéphane lui cède la place tout en croisant mon regard. J’y lis une certaine fierté. Je sais pourquoi, il me regarde ainsi. Je lui souris, heureuse comme jamais. Je suis dans mon élément, là. Je suis moi, femme et écrivain. Libre. Et Stéphane est là. La femme prend un de mes bouquins et commence à le feuilleter avec délicatesse. Je regarde ses mains. J’y perçois alors un peu son univers. Ses mains sont blanches. Des vaines bleues les strient. Mais cela les rend belles. Ses mains, c’est sa vie. Elles ont des rides. De belles rides. Je la regarde. Je ne peux m’empêcher de lui sourire. Je sais pas si elle me prendra un bouquin mais rien que sa présence me procure du bonheur. J’attends. Et je l’observe, tranquillement. Je cherche aussi le regard de Stéphane. Je ne veux pas le perdre. La femme continue à regarder mes bouquins. Je vois qu’elle lit un de mes textes. Elle me jette un coup d’œil un bref instant, puis y replonge, toujours silencieuse. Je suis fascinée. Et j’attends. Stéphane ne me quitte pas des yeux. Il sourit toujours. Enfin, la femme referme le livre qu’elle a dans les mains. Touche sa couverture. Semble la palper pour s’en imprégner. Elle se lance….

« J’aime la poésie vous savez. Et votre poésie, c’est… Comment dire… une merveille »

« Merci », fis-je. »

« Elle est originale la couverture en plus… çà change. On croyait un vieux livre et çà sent le cuir !! »

« Oui, c’est fait de manière artisanale par mon éditeur. Moi-même, cela m’a surprise et agréablement d’ailleurs la première fois que j’ai vu un exemplaire de mon livre »

« C’est vrai et çà me tente bien… »

« C’est à vous de voir Madame, je vous force pas… »

Je cherche à nouveau le regard de Stéphane. Il ne me regarde plus. Il est parti flâner dans les rayonnages en attendant. Je suis déçue. Mais, je n’en montre rien. Il va revenir, je le sais. Pourtant, mon cœur se serre. J’ai mal en moi. Je crois que je pourrai tout plaquer d’un coup-là. Stéphane… Qu’en penserait-il ? Le connaissant, il m’en voudrait. Il sait à quel point écrire, c’est toute ma vie. Sans çà… Reprend-toi, ma fille. Reprend-toi. Je reconcentre mon regard sur la femme. Elle a toujours mon livre en main et ne semble plus vouloir s’en défaire. Cela me fait sourire et je m’imagine avec ironie dans ma tête, sa main collée avec de la colle glue. Et oui, pas le choix là, tu dois l’acheter mon bouquin… Sinon, faudra faire appel au S.A.M.U. si tu veux t’en dépêtrer. J’ai une de ces envies de rire. J’ai du mal à me contenir. Heureusement, la femme, finalement se décide.

« Je vais vous faire confiance, Mademoiselle »

« Madame… C’est Madame. Merci à vous de votre confiance. »

« Vous pouvez me le dédicacer ? »

« Oui, bien sûr, avec plaisir. Je le mets à quel nom ? »

« Marie-louise »

« Va pour Marie-louise »

Je prends mon stylo. C’est un bic noir… J’aime faire mes dédicaces en noir. Je trouve cela classe. Et je j’ouvre le livre à une page vierge du début. Et je commence à écrire de mon écriture en script… J’ai jamais aimé mon écriture mais bon. Je m’applique pour être lisible au moins et que le style soit plaisant. A Marie-louise… Que ma poésie vous émerveille jusqu’à la dernière page. Bien à vous. Laetitia….

Je sens que Marie-louise m’observe. Elle ne me lâche pas une seconde. Tout en écrivant, je lui offre un large sourire pour la faire patienter. Elle a l’air aux anges et moi donc. J’ai vendu un de mes bouquins et Stéphane est là… Je suis pas aux anges, moi ; j’suis au Paradis !!

Ma dédicace terminée, je tends le bouquin à Marie-louise qui me remercie chaleureusement. Elle n’en finit pas d’ailleurs de me remercier et moi, j’ai envie de rejoindre Stéphane ou qu’il voit enfin qu’il peut revenir vers moi. Les derniers instants avec ma future lectrice me semblent interminables. Puis, enfin, elle part, l’air satisfait et moi, je sens mon cœur accéléré comme un malade. Stéphane…

Stéphane est toujours en train de farfouiller dans les rayonnages de livres. Ses doigts glissent entre les livres. Il a l’air concentré. Seulement l’air… Comme s’il avait soudain senti mes yeux posés sur lui, il se retourne et me lance un regard plein de tendresse. Il me fait signe qu’il arrive. Délaissant les livres rangés, il se dirige d’un pas rapide et léger vers moi. Arrivé, près de mon stand, il me sourit à nouveau. Il est heureux, je le sens.

« Alors, elle t’a pris un bouquin ? »

« Oui, fis-je », le cœur battant.

« Super !! Tu dois être contente. »

« Oui, très… », fis-je, à la fois contente mais lassée.

Je regardai un instant les autres auteurs. Certains croupissaient sur leur chaise dans l’attente intenable d’un lecteur. D’autres gaspillaient leur salive à conter pour la nième fois le résumé de leur chef-d’œuvre. Je n’avais rien contre, bien entendu. J’aurais fait la même chose en tant normal. Mais, la présence de Stéphane changeait tous mes projets. Il était devenu alors ma priorité et je ne rêvais que d’une seule chose en cet instant, fuir. Fuir avec lui, n’importe où. Peu importe. Fuir et ne plus jamais revenir. Qu’il me tienne la main… Mais, je ne pouvais pas fuir comme çà. Pas maintenant. Pas comme çà. Je n’étais pas libre.  Stéphane continue à me sourire mais je sentais qu’il était songeur lui aussi.

« Stéphane ? »

« Oui… »

« Je fais une pause, çà te dit qu’on aille se boire un café au bar de l’hôtel du coin ? »

« Comme tu veux, oui »

« Tu veux pas, toi ? »

« A ton avis ? »

Je me mis à regarder ses yeux, à les scruter intensément. Bien évidemment qu’il en crevait d’envie lui aussi. Je le lisais dans son regard et je devinais son impatience. Ses mains tremblaient. Il était toujours comme çà quand il me parlait. Comme nerveux. Mais il ne l’était pas. C’était l’émotion qui le trahissait. Je pris machinalement mon sac à main, demandai à l’auteur qui était à côté de moi s’il pouvait me surveiller mes livres et nous voilà enfin partis, côte à côte et l’envie forte d’être seuls.

On sort vite de la salle surchauffée comme pour prendre l’air mais en fait c’était comme une fuite agréable pour nous. On avait le sourire aux lèvres et l’air joyeux comme des enfants. A ce moment, une envie folle de courir comme des fous dans les couloirs. Stéphane m’arrêta brusquement et me prit la main avec douceur.

«  Arrête, fit-il, viens. »

Il se mit à rire comme un gosse et moi de le voir ainsi je rayonnais vraiment de bonheur. J’en avais plus rien à foutre de tout le reste. J’étais avec lui et c’est tout ce qui comptait désormais. Je le laissai me prendre la main. Ce contact, la chaleur de sa peau me donna la chair de poule. Je sentis un long frisson me parcourir dans le dos. J’en fus émue aux larmes. Stéphane planta son regard dans le mien. Sa main tremblait encore. Cette fois, la mienne aussi.

« Je t’aime, tu sais »

« Oui, idem »

Je me mis à bafouiller en le disant. Intimidée oui comme à mes  quinze ans et pourtant, je l’avais bel et bien passé cet âge. Mes joues se remirent à rougir. Cela sembla l’amuser.

« Tu vois que tu es belle, non ? Lis dans mon regard… »

Oui, dans ses yeux, je lisais tellement. J’y lisais son émotion, intense. J’y lisais son bonheur, ses sentiments pour moi… Sa sincérité.  Et je m’y sentais si bien dans ses yeux. Leur velours me berçait de sa chaleur. Et ses reflets verts… N’en parlons pas. Je m’y serais noyer dans ce vert.

« Tu n’es pas mal non plus, idiot »

Stéphane se mit à rire franchement.

« T’es incroyable, c’est fou »

« Je sais », fis-je l’air de rien

Puis, sans rien dire, il posa sa main sur ma joue et me la caressa, toujours avec cette tendresse que je lui connaissais si bien, partout où il était et partout où il pouvait me parler. Il était tendre avec moi et je sais pas pourquoi, je l’avais su dès notre première conversation. Pourtant, à l’époque, il gardait encore sa carapace pour me parler… et soudain, ses lèvres se posèrent sur les miennes. Du velours, encore du velours. C’était çà que je ressentis dans l’instant et envie de dire, encore, ne t’arrête jamais. J’ai peur que çà s’arrête, tu sais. Pince-moi, je rêve… Je répondis au baiser de Stéphane avec fougue, la fougue sûrement de l’attente, du temps passé. Et j’y pris goût et en redemandais comme enivrée de ce baiser.  C’était comme un baiser de cinéma mais bien plus vrai celui-là. Pas une image qui passe devant nos yeux humides car la scène est trop belle à voir. Non, un vrai baiser. Et, j’y succombais avec bonheur.

Des clients de l’hôtel passèrent et nous regardèrent avec curiosité et envie. Ils se mirent à sourire à cette scène qu’on leur offrait gratuitement. Faut dire que c’était inattendu ; en plein milieu du salon littéraire, dans un coin, là, un couple qui se bécote, pas discret en plus. Alors, que les gens autour se parlent ou  cherchent des livres.  Ce fut le baiser du siècle !

Soudain , une sonnerie… Je demandai à Stéphane si c’était son portable qui sonnait comme çà, mais il ne sembla pas m’entendre et ne me répondit pas. T’entends pas la sonnerie ? … La sonnerie…. La sonnerie…. La sonnerie…

La sonnerie en question, c’était celle de mon super réveil à cloches, vous voyez le genre. Ah je tombais des nues, là. Mon beau rêve envolé. Le réveil sonnait. Ces clochettes faisaient un boucan du tonnerre. J’eus envie de le foutre par la fenêtre, illico presto. Mais je n’en fis rien. La gueule enfarinée après mon rêve, cheveux ébouriffés. J’étais moins belle, là. La dure réalité. C’était l’heure de me doucher et de déjeuner avant d’emmener ma fille Marie à l’école. Oui, dure réalité comme un coup de massu. Adieu mon beau prince charmant…. Je jetai un coup d’œil par-dessus mon épaule, mon mari ronflait à n’en plus finir.  Ah, quelle vie !!!

Rédigé par Laëtitia

Publié dans #Récit

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