Mon heure de petit pois

Publié le 18 Décembre 2016

Soudain, devant sa majesté des lettres, je me suis senti petit, si petit. Avais-je alors rétréci ? Il me regardait de sa sagesse que je qualifiais de légendaire, derrière ses lunettes qui lui tombaient légèrement sur le nez. Son regard bleu acier aurait dû me faire peur mais j'y voyais étrangement là toute l'impressionnante carrière de lettres qui y défilait, un passé riche d'expériences et un brin de malice enfantine de celle que l'on voit chez les gens qui ont eu une enfance normale et heureuse même si ce n'était pas celle née avec une cuillère en or dans la bouche. Dans ses yeux-là, je me suis imaginé l'univers d'un enfant courant dans les ruelles d'un petit village, cavalcade joyeuse avec ses camarades de cris-échos, de hurlements du tonnerre à faire tressauter de peur Monsieur le Curé affublé de sa soutane, frôlant les murs d'une bâtisse, le chapelet en main, telle une ombre furtive. Les enfants, joues rouges de la course, brandissant des bâtons, semblaient des guerriers féroces que l'on regardait d'un mauvais oeil. La traversée du village brisait le silence seulement interrompu par le rythme temporel couronné par le tintement du clocher. Puis, tout se tassait, au loin encore le murmure enfantin. Les chemins de pierres alors trouvaient leurs maîtres, les grillons arrêtaient leur chant, camouflés dans les herbes folles et dans les prés les vaches curieuses, stoppaient leur mâchouillement, l'air hébété. Les enfants hurlaient au vent, sortant leur lance-pierre. Sa majesté des lettres avaient dû être ainsi, un peu comme ses acteurs de La guerre des boutons de Yves Robert d'après l'oeuvre de Louis Pergaud datant de 1912.
Ma petitesse était un hommage que je lui rendais avec une joie profonde. Devenir soudain, un instant tel un petit pois qu'il pouvait prendre facilement dans sa main et déguster à sa guise devenait honneur. Je buvais ses paroles avec délice, un sourire fendu d'une admiration sans borne, regrettant de n'avoir sous la main le petit carnet de notes mais forçant ma mémoire à travailler plus durement pour retenir le moindre mot comme un trésor inestimable. L'élève devant le maitre, materné par le désir d'une connaissance ancestrale, l'orgueil dans les chaussettes et les yeux brillants. Je regardais ses livres comme on regarde des jouets sous le sapin de Noël, chaque couverture alors tel un beau papier cadeau, l'envie d'en dévorer chaque page, chaque ligne, chaque mot, d'en creuser la profondeur et de me contenter de cette nourriture spirituelle jusqu'à la fin de mes jours.
Il avait son stylo pour apposer à l'éternité son écriture manuelle, un stylo bien ordinaire cependant mais sa prestance, l'art même dans ses cheveux et sa barbe blanche, son élégance dans son costume noir impeccable relevé d'une note digne d'un gentleman avec son écharpe immaculée, me le renvoyait au siècle du grand Hugo, seul dans sa chambre qui grattait généreusement sa barbe bien fournie, debout face à son bureau surélevé, la plume en main. Le petit pois devint peau de chagrin, les yeux comme des billes, soudain muet, se tordant bras et jambes tel un enfant devant son grand-père, attendant la récompense sucrée.
L'autographe authentique ne fut lue que plus tard, dans l'intimité de la maison, digérant sans vraiment le faire la rencontre unique et se remémorant encore chaque parcelle d'images désormais ancrées à l'esprit. L'écriture d'un illustre, rebelle et pourtant droite, à elle seule énigmatique et déjà noble maîtresse, qui faisait de l'ouvrage un chef-d'œuvre de musée, frêle au toucher, riche de son contenu sorti de mon conte favori dont je suis l'humble passeur de voix et de mots... Mon heure de petit pois.

L.G.

Rédigé par Laëtitia

Publié dans #Récit

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